Erykah Badu - Baduizm
Kedar / Universal – 1997
🍯Aurore sucrée
« Badu is my last name, ‘ism’ is what should get you high — and Baduizm is the things that get me high. »
Elle pose ça simplement, presque en souriant. Et l’album tient cette promesse du début à la fin — pas une défonce brutale, pas une montée artificielle. Quelque chose de plus doux, de plus profond, qui s’installe lentement et ne repart pas. Baduizm est un état, pas un disque.
On & On — la caisse claire arrive, sèche, précise, et derrière elle un groove de basse sourd qui creuse l’espace. Un clavier au lointain, presque fantôme. Et puis cette voix — l’une des plus grandes de la soul, avec ces graves qui descendent là où peu de voix féminines osent aller. Les craquements vinyl apparaissent dès l’ouverture, marque de fabrique revendiquée : des percussions analogiques samplées puis reprogrammées, l’imperfection érigée en esthétique. Bob Power et Badu disent ici très clairement d’où ils viennent — et que ça compte.
Appletree — planant, jazzy, ce flow particulier qui est une signature autant qu’une voix. C’est peut-être le morceau le plus mielleux de l’album, et on pourrait lui reprocher une douceur excessive — sauf que cette douceur est honnête, bienveillante, presque maternelle. Elle ne séduit pas, elle enveloppe. Et sous cette apparente simplicité, une rythmique d’une richesse étonnante — complexe sans jamais se montrer, sophistiquée sans jamais peser.
Next Lifetime — une conversation au bord de la mer. Une ligne de basse fantastique, presque déstabilisante de profondeur, et des voix qui s’emmêlent et se répondent comme si elles se connaissaient depuis toujours. Les chœurs arrivent, les harmonies s’ouvrent — simples en apparence, superbement construites en réalité. C’est le genre de morceau qui donne des frissons sans qu’on sache exactement pourquoi. Parce que tout est à sa place, sans qu’on voie les coutures.
Drama — une guitare en intro, un synthé électro qui flotte, une voix qui murmure avant même que le reste existe. Puis la rythmique se met en place — toujours cette caisse claire sèche, bien en avant dans le mix, un kick très doux en contrebas. On retrouve ici ce que les Focal révèlent particulièrement bien : les harmoniques de queue sur les percussions, ces résonances qui persistent une fraction de seconde après le coup, trace d’un enregistrement analogique qui respire encore. Les harmonies vocales atteignent leur sommet — on se laisse porter tout en tapant du pied, les deux en même temps, sans effort.
Baduizm est sorti en 1997 et a tout changé sans le crier. À l’époque où le R&B mainstream devenait de plus en plus lisse et surdécoupé, Badu et Bob Power choisissaient les craquements, les graves, les respirations, le temps long. Ils choisissaient l’imparfait parce que l’imparfait est vrai. Cet album a posé les fondations de tout ce qui allait suivre — D’Angelo, Jill Scott, puis Cleo Sol, Jorja Smith, et les dizaines d’artistes du catalogue VS qui lui doivent quelque chose sans toujours le savoir.
Un album qui ne vieillit pas parce qu’il n’a jamais cherché à être moderne.
Meilleur moment d’écoute : un matin lent, sans programme, avec un bon casque et le temps de laisser chaque morceau finir vraiment. Ou un dimanche après-midi qui s’étire, fenêtre ouverte sur le ciel.
Pour ceux qui savent que la sophistication peut se cacher derrière l’apparente simplicité.
Pour les fans de D’Angelo, Jill Scott — et de tout ce qui prend son temps sans s’en excuser.