Arooj Aftab - Vulture Prince
New Amsterdam Records – 2021
✨ Rêveries envoûtantes
Un voyage. Une traversée du deuil vers une forme de grâce retrouvée.
Pas de citation d’ouverture cette fois — les mots semblent superflus. Vulture Prince a été enregistré après la mort du frère d’Arooj Aftab. Ce qu’on entend ici n’est pas une métaphore, pas un exercice de style. C’est une femme qui traverse quelque chose de réel, avec une harpe, une trompette voilée, des cordes, et une voix venue d’ailleurs — grave, douce, dans une langue belle et mystérieuse qui n’a pas besoin d’être comprise pour être ressentie.
Baghon Main — le monde d’avant. Une harpe légère, des arpèges scintillants, une basse profonde qui ancre tout dans quelque chose de plus sourd. Le jardin-mémoire encore habité — on est encore dans l’avant, dans ce qui existait. Et puis au milieu du morceau, une plainte s’installe, les cordes s’alourdissent — violoncelle surtout, grave et insistant. Le drame a eu lieu. On ne le voit pas, on le sent. L’atmosphère change de couleur sans qu’on sache exactement quand.
Inayaat — quelques notes de piano, la trompette au lointain, voilée, presque chuchotée. La voix d’Arooj arrive, grave, triste, portant le poids de ce qui vient d’être perdu. Et puis quelque chose bascule — la trompette retentit plus fort, la harpe apporte une soudaine clarté. Un espoir qui existe encore sous la carapace du deuil, fragile mais réel. C’est le moment de bascule de l’album — pas une résolution, une ouverture. Une fissure dans le mur par laquelle la lumière commence à passer.
Last Night — début a cappella, harmonies superposées avec un léger delay, subtil et magique. Puis la contrebasse entre, quelques notes seulement, une guitare au loin, et la rythmique s’installe — prononcée, jazzy, répétitive, lancinante comme une transe. Cette dernière nuit est le morceau charnière de l’album — entre la nostalgie encore vivante et la conscience pleine, définitive, de la perte. On ne revient pas en arrière après ce morceau.
Mohabbat — l’amour à l’échelle du monde. Guitare et voix d’Arooj comme une prière adressée à l’univers entier. La harpe et la basse viennent compléter ce message sans l’alourdir. L’amour ici n’est plus personnel, intime, douloureux — il est cosmique, entier, presque cathartique. C’est le morceau qu’on écoute les yeux fermés, en silence absolu, sans rien qui puisse venir déranger. On profite de l’instant. On reçoit.
Suroor — un peu plus rythmé, la harpe toujours là, magnifique, et cette voix d’une beauté rare. La mélodie tisse quelque chose entre guitare et harpe — une ivresse douce, contemplative. Après avoir traversé le choc et les vagues de chagrin — les arpèges de la harpe qui montent et redescendent comme des houles — quelque chose se crée. Un passage entre la mort et l’énergie renouvelée. Un retour aux étoiles.
Vulture Prince ne guérit pas. Il accompagne. Il prend la main dans l’obscurité et marche avec toi sans promettre de lumière au bout — et puis la lumière arrive quand même, doucement, parce que c’est ainsi que ça se passe quand on traverse vraiment les choses plutôt que de les contourner. Arooj Aftab n’a pas fait un album sur le deuil. Elle a fait un album depuis le deuil — ce n’est pas la même chose.
Un des albums les plus beaux et les plus nécessaires de la décennie.
Meilleur moment d’écoute : la nuit, seul, casque sur les oreilles. Ou un dimanche matin silencieux, quand le monde n’a pas encore commencé à faire du bruit.
Pour ceux qui savent que la beauté la plus profonde naît souvent de la perte.
Pour les fans de Nils Frahm, Fairouz, Anoushka Shankar — et de tout ce qui touche sans effraction.