Massive Attack - Mezzanine

Virgin – 1998

🌃 Groove nocturne

Bristol, 1998. L’album a failli déchirer le groupe. Ils ont passé la majeure partie de sa création à être en désaccord sur la direction du groupe. Robert Del Naja avait passé beaucoup de temps à écouter et expérimenter avec des disques New Wave, tandis que Grant Marshall et Andrew Vowles passaient leur temps à expérimenter avec des boucles de basse et de batterie. De cette tension créative naîtra l’un des albums les plus définitifs du trip-hop — voire son document fondateur.

La ligne de basse d' »Angel » commence presque imperceptiblement, un grondement grave qui rampe sur le sol. Puis la batterie craque, les guitares tranchent, et le monde de Mezzanine se déploie — ombragé, cinématique, intoxicant. Troisième opus du groupe innovateur de Bristol à l’origine du trip-hop, Mezzanine a marqué son époque en donnant une place plus importante à des courants musicaux obscurs, l’album étant imprégné de sonorités sombres, noires et froides pouvant s’insérer dans le courant des musiques Cold wave et Dark wave.

En utilisant un groupe de studio complet, Mezzanine transforme les grooves fumés et kitsch du trip-hop en quelque chose de bien plus sombre et nerveux. Alors que Portishead et leurs semblables faisaient de la musique élégamment dissolue pour les habitués des lounges des petites heures, Mezzanine est une bande-son inquiétante et sombre pour des paysages urbains post-apocalyptiques.

« Angel » ouvre l’album comme un coup au plexus. Une production austère avec des beats pointus et une ligne de basse distordue qui encadre le vocal (du régulier du groupe Horace Andy) et une explosion de deux minutes avec des guitares rageuses. Le faux soprano d’Horace Andy hante des morceaux comme « Angel » et « Man Next Door » — sa voix vibrante, fragile, qui flotte au-dessus des abysses sonores.

« Risingson » est un morceau dense et sombre pour Massive Attack eux-mêmes (à la production comme aux vocaux), avec une quantité astronomique d’effets dubby et de reverb. C’est le morceau qui donne envie d’un verre d’alcool — whisky tourbé, de préférence, dans un verre épais, pendant que les basses grondent dans le sous-sol d’un club où personne ne se regarde.

Puis vient « Teardrop ». Une autre collaboration géniale — avec Elizabeth Fraser des Cocteau Twins — d’une unité de production ayant un don pour recruter des interprètes doués. C’est une chanson sur le deuil, écrite après la mort tragique de l’ex-amant de Fraser, Jeff Buckley. Sa voix — lumineuse contre la pénombre  — dérive entre l’intimité et le détachement, portée par des accords de piano lents et dramatiques et ce beat hypnotique qui pulse comme un cœur ralenti.

« Inertia Creeps » — pourrait bien être le point culminant, un autre morceau pour juste le trio central. Avec des atmosphères inquiétantes, des guitares fuzz-tone et une richesse d’effets, la chanson pourrait bien être la meilleure production de la meilleure équipe de producteurs que le monde électronique ait jamais connue. C’est le morceau qui capture le mieux l’essence de Mezzanine — cette claustrophobie contrôlée, cette menace qui ne se concrétise jamais mais qui reste tapie dans chaque silence.

Il y a une atmosphère extrêmement sombre sur tout l’album, grâce à d’épaisses lignes de basse réverbérées qui rampent sous votre peau, des percussions encombrées et non orthodoxes et des samples effrayants. La construction atmosphérique de l’album est absolument stellaire. Le son de cet album est nocturne, complexe, inquiétant, ambient, sinistre et élégant tout du long, et il a une ambiance générale très distinctive.

« Man Next Door » ramène Horace Andy dans un territoire plus reggae, mais même ici, sa version mesmérisant du classique des Paragons a un tranchant sombre, même un peu sinistre. « Black Milk » fait revenir Elizabeth Fraser, avec ses pianos scintillants et caverneux, sa basse hypnotique et ses beats qui font hocher la tête, qui sont assez lourds.

Le morceau-titre « Mezzanine » — une mezzanine, cet espace entre deux, ni l’un ni l’autre — où 3D et Daddy G échangent des couplets impassibles, ce qui par endroits se lit comme une ode surréaliste à la scène de fête nocturne.

« Group Four » s’étire sur plus de huit minutes. Les touches de clavier évoquent quelque chose de Bitches Brew de Miles Davis. Ce temps supplémentaire est utilisé pour créer une fin vraiment épique. On a un pont de construction de tension qui explose en une fin remplie de riffs avec les vocaux fantomatiques de Fraser nageant simplement dans la brume de guitares et de beats.

Quand l’écouter ?

Mezzanine appartient aux heures tardives — mais pas celles de l’aube qui se lève. Non, cet album réclame la nuit profonde, celle où les bars se vident lentement, où la fumée des cigarettes dessine des motifs dans la lumière tamisée, où le whisky a cette couleur ambrée parfaite contre le bois sombre du comptoir.

Idéal dans un club souterrain aux murs de briques, avec un système son capable de rendre justice à ces basses qui grondent comme le tonnerre lointain. Parfait pour ces soirées où tu ne cherches pas à danser mais à te laisser envelopper par le son, à sentir les vibrations dans ta cage thoracique. C’est un album qui exige d’être entendu sur un système capable de rendre sa profondeur caverneuse.

Pour les trajets nocturnes en voiture dans des villes qui ne dorment jamais, les néons qui se reflètent sur l’asphalte mouillé. Pour ces moments où tu as besoin que la musique te tienne compagnie sans te parler directement. Pour accompagner le premier ou le dernier verre de la soirée — celui qui compte vraiment.

C’est aussi l’album parfait pour les lectures nocturnes de polar noir, pour écrire quand les mots ne viennent pas facilement, pour ces moments où tu as besoin de beauté sans réconfort. Mezzanine est du trip-hop victorien — imposant, cliquetant et humide… C’est de la musique industrielle pour le tournant du siècle — le 19e siècle.

Pour ceux qui comprennent que Bristol n’a jamais été seulement une ville, mais un état d’esprit. Pour ceux qui savent que le trip-hop n’était pas un genre mais une façon de respirer dans les espaces urbains. Pour ceux qui boivent leur whisky lentement, dans des verres lourds, pendant que le monde s’effondre en slow motion autour d’eux.

Pour ceux qui traînent dans les bars enfumés bien après minuit et qui savent que la beauté la plus profonde se cache toujours dans l’ombre.

Pour ceux qui écoutent les villes respirer quand personne d’autre n’écoute.

Pour les fans de: Portishead, Tricky, Hooverphonic, Ulver

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