Radiohead - Kid A
Parlophone – 2000
🌑Sombres résonances
Il y a des albums qu’on n’écoute pas. On les traverse.
Kid A est de ceux-là. Pas un album qu’on met en fond sonore, pas un album qu’on fredonne sous la douche. Un album qui demande qu’on ferme les yeux, qu’on abandonne ses repères, qu’on accepte de ne pas savoir où on va.
Everything in Its Right Place — et pourtant rien n’est vraiment en place. Dès les premières secondes, les nappes de synthés t’enveloppent comme un édredon de plumes. La voix de Thom Yorke arrive, envoûtante, fragmentée, déformée juste ce qu’il faut pour ne plus tout à fait appartenir au monde réel. La tension monte, doucement, inexorablement — et on attend la résolution, l’explosion, le moment libérateur. Il ne vient pas. Le morceau ralentit, se disperse en sonorités qui tournent autour de soi, et s’évapore. Promesse non tenue. Première porte entrouverte qui ne s’ouvre jamais vraiment.
Kid A — le morceau titre — c’est autre chose. Un jeu de textures pur : synthés, voix ultra-déformées, tam-tam, nappes de cordes, ce qui ressemble à une harpe venue d’ailleurs. La structure est minimale, voire inexistante — et c’est précisément ce qui déstabilise et fascine. On flotte, on dérive, on ne sait plus très bien où est le haut. Puis sur la fin, un vrai rythme rock s’installe, et surgit ce cri — une baleine dans les abysses, ou presque. On pense au Grand Bleu, à ces créatures qui communiquent dans des fréquences que l’humain perçoit sans comprendre. Radiohead parle une langue qu’on ressent avant de l’entendre.
Optimistic — mon morceau préféré, et sans doute le moins déconstruit de l’album. On plane dès l’intro, porté par le riff répétitif des guitares. La voix de Yorke arrive, fragile et haut perchée, sur des arrangements sombres qui contredisent immédiatement le titre. « The best you can is good enough » — un pessimisme ironique assumé, presque beckettien. On sent la résolution approcher, on la devine, on tend la main vers elle. Elle ne vient pas. Le morceau glisse doucement vers In Limbo sans rien résoudre, la liaison tenant lieu de conclusion. Peur de conclure ? Refus de mentir, plutôt.
Idioteque — pur électro, beat infernal, et quelque chose de poussiéreux et crasseux dans la production, comme si le son venait d’un autre âge ou d’une cave humide. Et puis cette voix qui transforme tout en lumière céleste — fragile et froide à la fois, sacrée malgré la saleté qui l’entoure. Ton corps veut suivre ce rythme, il ne peut pas s’en empêcher — Kid A danse, à sa façon convulsive. La fin part vers des sons venus du fin fond de l’espace, ou du paradis, ou des deux — et on enchaîne sans conclure. Encore.
C’est peut-être ça, la grande cohérence de Kid A — cet album refuse systématiquement la résolution. Pas par incapacité, pas par provocation. Par honnêteté. Le monde qu’il décrit n’a pas de conclusion propre, pourquoi la musique en aurait-elle une ? Chaque morceau ouvre une porte qu’il refuse de franchir, construit une tension qu’il refuse de libérer, promet un apaisement qu’il sait ne pas pouvoir tenir.
Kid A est un album sur l’impossibilité de conclure dans un monde qui n’en finit pas de commencer.
Ferme les yeux. Traverse-le.
Meilleur moment d’écoute : la nuit, seul, casque sur les oreilles. Ou le matin très tôt, avant que le monde s’éveille. Jamais en fond sonore — ce serait lui manquer de respect.
Pour ceux qui ont déjà eu envie que la musique ne se termine jamais — et ne résolve rien.
Pour les fans de Massive Attack, Portishead — et des albums qui vous changent sans vous demander la permission.