Max Richter — On the Nature of Daylight (2004)

Explication d’écoute · Silences de l’aube

Six minutes, cinq cordes, une seule phrase qui s’élève — et une tristesse qui reste en deçà des larmes.

Pas de piano, pas de voix, pas de percussion. Cinq instruments à cordes, des accords qui reviennent, et une mélodie qui prend tout son temps pour apparaître. Rien ne se passe vite dans On the Nature of Daylight — et c’est dans cette lenteur que tout se joue.

Morceau
On the Nature of Daylight
Artiste
Max Richter
Album
The Blue Notebooks (2004)
Label
130701 / FatCat · réédition Deutsche Grammophon (2014)
Sortie
26 février 2004
Durée
6:11 (version album de 2004)
Composition
Max Richter
Production
Max Richter
Interprètes
Louisa Fuller, Natalia Bonner (violons) · John Metcalfe (alto) · Philip Sheppard, Chris Worsey (violoncelles)
Clip
George Belfield, avec Elisabeth Moss (2018)
Enregistrement
Eastcote Studios et Hear No Evil Studios, Londres
Territoire
Silences de l’aube

Le morceau

2003. Max Richter conçoit The Blue Notebooks en réaction à l’invasion de l’Irak — un album de protestation, qu’il relie aussi à la violence vécue dans son enfance. Lui-même parle d’« une méditation sur la violence et ses répercussions », et d’une manière d’y réagir : tout intérioriser. Piano, électronique, cordes, et la voix de Tilda Swinton lisant Kafka et Miłosz sur d’autres plages. Ici, aucun mot : la deuxième plage de l’album est confiée à un simple quintette à cordes.

Le morceau a ensuite connu une seconde vie au cinéma : L’Incroyable Destin de Harold Crick, Shutter Island, Premier Contact — dont il ouvre et referme le film —, puis la série The Last of Us. Sa présence dans Premier Contact a même rendu la musique originale de Jóhann Jóhannsson inéligible à l’Oscar. Pour l’entendre vraiment, mieux vaut pourtant l’écouter seul, sans images.

Puis à regarder, une seconde fois, dans le film tourné en 2018 par George Belfield à Toronto. Une ville entre la nuit et l’aube, des passants solitaires, sans un sourire, perdus dans leurs pensées, qui avancent comme des automates. Elisabeth Moss traverse ce paysage sans un mot. Les larmes ne viennent qu’à la fin, quand la musique se retire — puis le visage se fige, le regard se durcit : une décision est prise, que le film se garde de nommer.

Le minutage

À écouter au casque, dans la version originale de l’album (2004). Le morceau a depuis été réenregistré pour orchestre : ce n’est pas la même écoute.

 

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Le tableau d’écoute
  • Instruments
  • Textures
  • Caractère

Les cordes 0:00

cordes graves, accords doux et délicats

un léger vibrato

une suite d’accords qui revient, lente

mélancolique, une respiration retenue

très doux

Le violon chante 1:42

un violon seul se détache

une mélodie aux inflexions presque anciennes, presque yiddish

une tristesse douce, sans déchirement

doux
le moment clé

La seconde voix 3:18

un deuxième violon, notes longues

violoncelles en arrière-plan

le violon monte vers l’aigu, les cordes graves montent avec lui

l’émotion trouve toute sa place

le morceau s’élargit

Le retrait 5:30

le son décroît lentement

les voix se retirent une à une

il se dissout, comme la brume

jusqu’au silence

Version album, 6:11. À écouter en suivant les repères.

0:00

Les cordes

Des accords doux et délicats, portés par les cordes graves. Un léger vibrato fait trembler le son, comme une respiration retenue. Pas de mélodie encore : seulement une suite d’accords qui revient, lente, mélancolique, et installe le paysage.

1:42

Le violon chante

Un violon se détache et une mélodie se dessine enfin. Un air aux inflexions presque anciennes, presque yiddish, qui avance sans hâte au-dessus des accords. Beaucoup y entendent un cousin du thème de La Liste de Schindler — une parenté d’oreille, pas une filiation : la tristesse est ici plus douce, moins déchirante.

3:18

La seconde voix — le basculement

Un deuxième violon entre, sur des notes longues, et un ou deux violoncelles se font entendre en arrière-plan. La mélodie n’est plus seule. Le violon monte vers l’aigu, les cordes graves montent avec lui : le morceau s’élargit, l’émotion trouve enfin toute sa place. C’est le moment où l’on cesse d’écouter de la musique triste pour éprouver la tristesse elle-même.

5:30

Le retrait

Le son décroît lentement, en toute délicatesse. Les voix se retirent une à une, sans rupture. Le morceau ne se conclut pas : il se dissout, comme la brume quand le jour s’installe. C’est là, dans le film de George Belfield, que les larmes arrivent enfin — comme si la musique, en se retirant, laissait toute la place à ce qui était retenu.

Ce qu’il faut en retenir

La patience. Près de deux minutes d’accords avant la première mélodie. Le morceau prend le temps d’installer un lieu avant d’y faire entrer quelqu’un.

Une voix sans mots. Le violon chante comme une voix humaine — et quand une seconde voix le rejoint, c’est une conversation qui commence.

Tout intérioriser. Triste, mais jamais démonstratif. Sensible, presque sensuel, le morceau garde sa peine pour lui — jusqu’aux dernières secondes, où elle déborde enfin.

Pourquoi Silences de l’aube

Écrit en temps de guerre, le morceau aurait pu rejoindre les Sombres résonances. L’écoute raconte autre chose : le passage de la nuit vers l’aube, un sous-bois dans la brume, un matin d’automne, une bruine légère. L’heure où le monde retient son souffle, où la lumière n’est pas encore tout à fait là — la nature de la lumière du jour, précisément, avant qu’elle ne s’impose.

Meilleur moment d’écoute : tôt le matin, fenêtre entrouverte, avant que la maison ne s’éveille.

Pour ceux qui pensent que la musique classique n’est pas pour eux — six minutes suffisent, et aucun savoir n’est nécessaire.

Le fil

D’où vient ce thème, et où est-il allé ? De Memoryhouse, le premier album de Richter, et de la polyphonie de Bach, Byrd et Tallis — jusqu’au cinéma, à « This Bitter Earth » de Dinah Washington et à Vivaldi recomposé. Le fil est remonté — dans les deux sens — ici : D’où vient et où va « On the Nature of Daylight ».

Sources

Max Richter – The Blue Notebooks (130701, CD13-04, 2004) : crédits — Discogs
The Blue Notebooks, 20th Anniversary Edition — communiqué Universal Music / Deutsche Grammophon
Jóhann Jóhannsson’s Arrival score ruled ineligible for Oscar — FACT (2016)
This Bitter Earth (Wheeldon) — New York City Ballet, répertoire
Max Richter releases short film On the Nature of Daylight starring Elisabeth Moss — Universal Music Canada
Elisabeth Moss Goes on Emotional Journey in New Max Richter Video — Rolling Stone
Max Richter: On the Nature of Daylight — Classical Ex Burns
Dawnland to The Planets, program notes — Portland Symphony Orchestra

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