Un poème de Ghalib écrit en 1853, la dernière chanson chantée à un frère — et un violoncelle qui accepte ce que les mots ne peuvent pas dire.
Une guitare, quelques cordes, une voix. Rien ne presse dans Diya Hai : la chanson prend le temps d’installer le silence avant de le remplir, et chaque vers arrive comme s’il avait coûté quelque chose. Cinq minutes quarante pour quatre vers seulement — tout le reste est écoute.
- Morceau
- Diya Hai
- Artiste
- Arooj Aftab, avec Badi Assad
- Album
- Vulture Prince (2021)
- Label
- New Amsterdam Records · édition augmentée Verve (2022)
- Sortie
- 23 avril 2021
- Durée
- 5:40
- Texte
- Mirza Ghalib, ghazal composé en 1853
- Musique
- Arooj Aftab
- Guitare
- Badi Assad
- Cordes
- Arrangement de Juliette Jones · Rootstock Republic : Jarvis Benson, Malcolm Parson, Lady Jess, Juliette Jones
- Territoire
- Rêveries envoûtantes
Le morceau
Arooj Aftab, compositrice pakistanaise installée à Brooklyn, écrit Vulture Prince lorsque survient la mort de son frère cadet, Maher. Elle doit s’interrompre — « je ne pouvais plus être en accord avec le moment » —, puis reprend, et dédie l’album à sa mémoire. Diya Hai y tient une place à part : c’est, dit-elle, « la dernière chanson que je lui ai chantée en personne ». Ils étaient ensemble, l’harmonium entre eux ; elle lui faisait entendre ce sur quoi elle travaillait. Le morceau n’était pas tout à fait prêt. Elle l’a gardé tel quel.
Le texte est un ghazal de Mirza Ghalib, le grand poète de Delhi, composé en 1853 pour une joute poétique. Chaque distique s’y achève sur le même refrain, kyaa kahiye — « que dire ? ». À la guitare, la Brésilienne Badi Assad, dont Aftab dit admirer le jeu depuis des années ; aux cordes, un quatuor arrangé par Juliette Jones. Vulture Prince vaudra à Arooj Aftab, en 2022, d’être la première artiste pakistanaise nommée et récompensée aux Grammy Awards.
Le poème
Aftab chante deux distiques du ghazal — le premier et le quatrième —, soit les quatre vers que l’on entend à 0:40, 2:38 et 4:02. Ghalib étant mort en 1869, son texte peut être cité. Traduction de Velours Sonores, d’après l’édition commentée de Frances W. Pritchett.
diyā hai dil agar us ko, bashar hai — kyā kahiye
huā raqīb to ho, nāmah-bar hai — kyā kahiye
S’il lui a donné son cœur, c’est un homme — que dire ?
S’il est devenu mon rival, soit — c’est le messager, que dire ?
zahe kirishmah ki yūñ de rakhā hai ham ko fareb
ki bin kahe bhī unheñ sab ḵhabar hai — kyā kahiye
Admirable, ce regard en coin, qui nous a si bien séduits —
sans que rien ne soit dit, elle sait tout. Que dire ?
Le premier distique raconte une histoire simple : on confie un message d’amour à un ami, et l’ami tombe amoureux à son tour. Le poète ne s’emporte pas ; il pardonne — c’est un homme, c’est le messager, que dire ? Le second parle d’un regard qui comprend tout sans qu’un mot soit prononcé. Rien n’indique qu’Arooj Aftab ait choisi ces vers en pensant à son frère. Mais chantés par elle, après lui, le refrain change de sens : que dire ? devient la phrase même du deuil — celle qu’on prononce quand il n’y a plus rien à dire, et que tout est pourtant su.
Le minutage
Au casque, dans le calme. Les cordes jouent souvent à la limite de l’audible : c’est là que tout se passe.
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- Voix
- Instruments
- Textures
- Caractère
L’ouverture 0:00
guitare de Badi Assad
une nappe de cordes très douce
délicat, comme on entre dans une pièce où quelqu’un dort
Le premier vers 0:40
« S’il lui a donné son cœur… »
les cordes montent, puis redescendent
une voix grave, sans effort
Le deuxième vers 2:38
« …c’est le messager, que dire ? »
après un long silence de la voix
le pardon
Le frémissement 3:30
les cordes frémissent
un tremblement à peine audible
comme un souvenir qui remonte
Le regard 4:02
troisième et quatrième vers : « …elle sait tout »
le frémissement revient sous le dernier vers
tout est su, rien n’est dit
Le violoncelle 4:45
le violoncelle « pleure » en arrière-plan
c’est lui qui s’éteint en dernier
l’acceptation
Version album, 5:40. Le détail, repère par repère.
L’ouverture
La guitare de Badi Assad, seule ou presque, et sous elle une nappe de cordes si douce qu’on la devine plus qu’on ne l’entend. Rien ne s’impose : la chanson commence comme on entre sur la pointe des pieds dans une pièce où quelqu’un dort.
Le premier vers
La voix d’Arooj Aftab entre, grave, sans le moindre effort apparent. Un seul vers — celui du cœur donné. Puis les cordes prennent le relais : elles montent lentement, s’élèvent, et redescendent, comme une émotion qu’on laisse passer sans la retenir.
Le deuxième vers
Près de deux minutes plus tard seulement, la voix revient pour achever le distique : le messager devenu rival, et le pardon. Cette longue attente entre deux vers dit beaucoup — chaque mot semble avoir dû être cherché.
Le frémissement
Les cordes frémissent, à peine. Un tremblement plus qu’une mélodie — comme un souvenir triste qui remonte sans prévenir. Sans les mots, la musique laisse affleurer ce que le texte tait.
Le regard
Les troisième et quatrième vers arrivent : le regard qui séduit, celui qui sait tout sans que rien soit dit. Pendant le dernier vers, le frémissement des cordes revient, juste sous la voix — le souvenir accompagne désormais la parole.
Le violoncelle
En arrière-plan, le violoncelle semble pleurer. C’est lui qui reste quand tout le reste s’est tu, lui qui s’éteint en dernier, doucement. Pas de sanglot, pas de déchirement : une acceptation. La chanson se termine comme un deuil qu’on commence à porter.
Ce qu’il faut en retenir
Le temps entre les mots. Quatre vers en cinq minutes quarante. Les silences de la voix pèsent autant que ce qu’elle chante.
Que dire ? Un refrain de 1853 sur l’amour et le pardon, qui devient, chanté après la perte, le mot le plus juste sur le deuil.
Le violoncelle qui accepte. La fin ne résout rien, elle laisse partir. C’est l’instrument, pas la voix, qui dit adieu.
Pourquoi Rêveries envoûtantes
Là où le réel se trouble. Une langue que la plupart des auditeurs ne comprennent pas, des cordes à la limite de l’audible, une voix qui semble venir d’ailleurs : Diya Hai suspend le temps plus qu’il ne le raconte. On n’a pas besoin de comprendre l’ourdou pour être emporté — c’est précisément ce que fait la rêverie.
Meilleur moment d’écoute : tard le soir, seul, quand on pense à quelqu’un qui n’est plus là.
Pour ceux qui savent que les chansons les plus fortes sont parfois celles qu’on ne comprend pas mot à mot.
Le fil
D’où viennent ce poème et cette voix, et où sont-ils allés ? De Ghalib, d’Abida Parveen et d’Abbey Lincoln jusqu’à Anoushka Shankar et Night Reign. Le fil est remonté — dans les deux sens — ici : D’où vient et où va « Diya Hai ».
Sources
Arooj Aftab’s newest album finds light in dark times — NPR (2021)
Video Premiere: “Diya Hai” performed by Arooj Aftab and Badi Assad — I Care If You Listen (2021)
Vulture Prince — New Amsterdam Records
Transcending Your Instrument: A Conversation with Arooj Aftab — Atwood Magazine (2022)
Arooj Aftab releases Vulture Prince (Deluxe Edition) — communiqué Verve / Universal Music
Vulture Prince (Deluxe Edition) : liste des titres et durées — ProStudioMasters
Ghalib, ghazal 201, vers 1 — Frances W. Pritchett, A Desertful of Roses (Columbia University)
Ghalib, ghazal 201, vers 4 — Frances W. Pritchett, A Desertful of Roses (Columbia University)