D’où vient et où va « Hang On to Your Love » de Sade

Remonter le fil · Lenteur dorée

Une pédale wah-wah venue de chez Marvin Gaye, un groupe de funk latin, des disques de soul écoutés en studio — et, douze ans plus tard, un jeune New-Yorkais qui reprend le flambeau.

L’Explication d’écoute suivait Hang On to Your Love minute par minute. Ce fil le suit dans le temps. En amont, la soul américaine des années 1970 et un groupe londonien dont Sade n’était que choriste. En aval, ses propres musiciens, qui transmettent leur manière à toute une génération.

Centre
Sade, Hang On to Your Love (1984)
En amont
Gil Scott-Heron, Pieces of a Man (1971) · Marvin Gaye, Trouble Man (1972) · Wah Wah Watson · la discothèque de Sade · Pride
En aval
Sweetback (1996) · Maxwell, Urban Hang Suite (1996)
Fil conducteur
Le groove dépouillé
Explication liée
Hang On to Your Love — Explication d’écoute
Territoire
Lenteur dorée

Le fil conducteur

« Simple », « dépouillé » : c’est ainsi que Stuart Matthewman décrit le son du premier album de Sade. Pas de virtuosité, pas d’effets — le groupe, dit-il, n’était pas fait de grands musiciens, mais il sonnait bien, et être meilleur l’aurait gâché. Ce dépouillement vient de la soul américaine que tous écoutaient ; il passera ensuite, par les mêmes musiciens, à la soul des années 1990.

Le schéma du fil

Cliquer sur le schéma pour l’agrandir.

Les étapes

1971–1972

La bande-son du studio — Gil Scott-Heron, Marvin Gaye

Nature du lien : disques écoutés par le groupe pendant l’enregistrement.

Pour installer l’ambiance des séances de Diamond Life, le groupe passe des disques : Ray Charles, Billie Holiday, Nina Simone — et surtout deux albums du début des années 1970, Pieces of a Man de Gil Scott-Heron (1971) et Trouble Man de Marvin Gaye (1972), la bande originale d’un film policier, presque entièrement instrumentale. Le producteur Robin Millar résume ce que l’album visait, en riant de sa propre ambition : la rencontre de la soul d’Atlantic et du son de Philadelphie.

Ce qui se transmet : une soul nocturne et retenue, où les instruments ont autant à dire que la voix.

Années 1970

La guitare — Wah Wah Watson

Nature du lien : influence revendiquée par le musicien.

Melvin Ragin, dit Wah Wah Watson, est le guitariste de studio de Motown et de Los Angeles : on l’entend chez Marvin Gaye (Let’s Get It On, I Want You), sur Papa Was a Rollin’ Stone des Temptations, plus tard sur Off the Wall de Michael Jackson. Sa signature : une guitare tremblante, mobile, passée à la pédale wah-wah. C’est précisément ce son que Stuart Matthewman voulait retrouver — et il utilise la pédale wah-wah tout au long de Diamond Life.

Ce qui se transmet : le riff qui ondule — celui qui, dans Hang On to Your Love, passe d’une oreille à l’autre.

Discothèque

Les disques de Sade — Curtis Mayfield, Al Green, Nina Simone

Nature du lien : influence racontée par les musiciens.

« J’ai toujours écouté de la musique noire, parce que j’aime le son de la voix noire », confie Sade à Spin en 1985 : elle a grandi avec Marvin Gaye, James Brown et Aretha Franklin. Stuart Matthewman raconte que c’est la collection de disques de la chanteuse qui lui a fait découvrir Chet Baker, Nina Simone, Al Green et Curtis Mayfield. Les comparaisons avec le jazz, en revanche, Sade les refuse : elle n’a, dit-elle, jamais essayé d’être une chanteuse de jazz.

Ce qui se transmet : la soul comme langue maternelle — la retenue d’Al Green, la gravité de Nina Simone.

Début des années 1980

Le groupe — Pride

Nature du lien : groupe commun.

Avant Sade, il y a Pride, un groupe londonien de sept musiciens qui joue, selon Matthewman, « du funk, du latin et un peu de disco ». Matthewman y entre en répondant à une petite annonce : on cherche un saxophoniste pour un groupe de jazz-funk. Sade n’y est que choriste. Mais quand le groupe joue en ouverture, le public n’a d’yeux que pour elle ; les autres membres de Pride finissent par leur conseiller de voler de leurs propres ailes. Sade, Stuart Matthewman et Paul S. Denman forment alors le noyau du nouveau groupe, rejoint un an plus tard par le claviériste Andrew Hale.

Ce qui se transmet : le goût des percussions latines et du groove — mais en enlevant tout le reste.

1996

Les musiciens sans la chanteuse — Sweetback

Nature du lien : mêmes musiciens.

Au milieu des années 1990, pendant une pause de Sade, Stuart Matthewman, Paul S. Denman et Andrew Hale forment Sweetback, le groupe de Sade sans Sade. Sur leur premier album, un jeune chanteur new-yorkais encore inconnu prête sa voix à « Softly Softly », coécrit avec Matthewman : c’est le premier enregistrement officiel de Maxwell.

Ce qui se transmet : le son du groupe, intact, prêt à accompagner d’autres voix.

1996

La boucle bouclée — Maxwell, Urban Hang Suite

Nature du lien : collaboration.

C’est Karl Van Den Bossche, percussionniste de Sade, qui présente Maxwell à Stuart Matthewman. Sur Urban Hang Suite (avril 1996), l’un des albums fondateurs de la néo-soul, Matthewman coécrit et coproduit trois titres, dont « Whenever Wherever Whatever », l’hommage le plus évident à Sade. Maxwell, raconte-t-il, était alors fasciné par Love Deluxe. Et parmi les vétérans de la soul recrutés pour l’album figure… Wah Wah Watson. Le guitariste que Matthewman rêvait d’imiter en 1984 joue désormais sur le même disque que lui.

Ce qui se transmet : une soul qui laisse respirer les instruments autour de la voix — la manière de Sade, transmise à la génération suivante.

L'écoute comparée

La wah-wah. Écouter « Papa Was a Rollin’ Stone » des Temptations, puis Hang On to Your Love dès 0:00. Chercher, dans la guitare de Matthewman, le tremblement de celle de Wah Wah Watson — en plus discret, en plus lent.

La relève. Écouter Hang On to Your Love, puis « Whenever Wherever Whatever » de Maxwell. Douze ans séparent les deux morceaux ; la même main tient la guitare.

Le point d'arrivée

Ce fil remonte jusqu’à la soul américaine du début des années 1970 : Trouble Man de Marvin Gaye, écouté pendant les séances, et la guitare de Wah Wah Watson, qui jouait à ses côtés. C’est là que commence le dépouillement de Sade. Une racine à retrouver dans Racines & Fondateurs.

Le fil se croise

Wah Wah Watson jouait aussi sur la bande originale de Car Wash (1976), d’où vient le groove du fil n° 6, « D’où vient et où va « What You Did » ».

Pour prolonger : relire l’Explication d’écoute de Hang On to Your Love, minute par minute.

Sources

Défiler vers le haut