Esbjörn Svensson Trio — Seven Days of Falling (2003)

Explication d’écoute · Jazz soyeux

Un piano, une contrebasse, une batterie — et, soudain, une guitare électrique qui n’est pas là.

Six minutes et demie, trois musiciens, aucun instrument électrique sur scène : rien qu’un trio de jazz tout ce qu’il y a de plus classique. Pourtant, Seven Days of Falling sonne par moments comme un groupe de rock. Le piano retient, la batterie effleure, et la contrebasse, jouée à l’archet et passée dans les effets, finit par crier. Tout le morceau est construit pour mener à ce cri.

Morceau
Seven Days of Falling
Artiste
e.s.t. — Esbjörn Svensson Trio
Album
Seven Days of Falling (2003)
Label
ACT
Enregistrement
Atlantis Studio, Stockholm, à partir du 10 mars 2003
Durée
6:26
Musiciens
Esbjörn Svensson (piano), Dan Berglund (contrebasse), Magnus Öström (batterie)
Production
e.s.t.
Territoire
Jazz soyeux

Le morceau

En 2003, e.s.t. sort d’un succès, Strange Place for Snow (2002). Pour son septième album studio, le trio suédois prend son temps : une semaine de répétitions, huit jours d’enregistrement et cinq de mixage à l’Atlantis Studio de Stockholm. Le label ACT le souligne : c’est inhabituellement long pour un disque de jazz, et plus proche d’une production pop. Le résultat suit. À sa sortie, Seven Days of Falling entre dans les classements pop de trois pays européens, ce que relève en 2007 le journal du MIT, The Tech.

Le secret du son, Esbjörn Svensson l’explique au même journal. Les effets sont arrivés dans le groupe vers 1993, et c’est Dan Berglund qui a été le premier à brancher une pédale de distorsion. Pour le pianiste, ces effets ne remplacent pas le trio acoustique : ils le complètent. Il s’agit de trouver des sons nouveaux. Quand ACT demande au trio ses groupes préférés, la liste mêle The Police, Deep Purple, Radiohead et Aphex Twin. Le rock est partout dans ce disque, mais joué avec les instruments du jazz.

Le minutage

Au casque, et assez fort : la contrebasse traitée par les effets à 4:50 mérite qu’on lui laisse de la place.

Lancer la vidéo : les cartes s’allument au fil du morceau. Un clic sur une carte y mène directement.

Le tableau d’écoute
  • Mélodie
  • Instruments
  • Textures
  • Caractère

La retenue 0:00

au piano, une mélodie simple et douce

contrebasse, charleston et balais

une rythmique très dépouillée

sur la réserve

retenu

L’archet électrique 1:00

la mélodie s’affirme, sur des accords à la Radiohead

la contrebasse à l’archet, passée dans les effets

un son de guitare électrique

le basculement

tendu

Le retour 2:20

la mélodie revient au piano

la rythmique garde une trace de bruit

rien n’est plus tout à fait pareil

chargé

Le dépouillement 2:45

la contrebasse presque seule, le charleston, quelques notes de piano

peu à peu, le piano développe sa mélodie

l’attente

à nu
le moment clé

Le cri 4:30

les accords du piano reviennent

4:50 : la contrebasse électrique entre à son tour

un crescendo, de plus en plus présent

le cri

à son comble

L’extinction 5:40

un dernier accord de piano, très aigu

la contrebasse s’éteint, quelques notes légères

l’apaisement

s’éteint

Version album, 6:26. À écouter en suivant les repères.

0:00

La retenue

Le trio commence presque en sourdine. La contrebasse pose quelques notes, la batterie se contente du charleston et des balais, et le piano expose une mélodie simple, douce, qui semble se retenir. Rien ne laisse deviner ce qui va suivre : on croirait entendre un trio de jazz classique, dans la lignée de Bill Evans et de Keith Jarrett, à laquelle la critique rattache le groupe.

1:00

L’archet électrique

Premier basculement. La mélodie s’affirme sur des accords plus sombres, plus rock, qui évoquent Radiohead, l’un des groupes préférés du trio. Surtout, la contrebasse change de nature. Dan Berglund la joue à l’archet et la fait passer dans ses effets, si bien qu’elle sonne comme une guitare électrique saturée. Il l’a dit lui-même plus tard à la presse : dans e.s.t., il devait tenir à la fois le rôle de la basse et celui de la guitare.

2:20

Le retour

La mélodie revient au piano, avec la rythmique du début. Mais quelque chose a changé : la batterie garde une trace de bruit, très audible, comme si l’orage de la séquence précédente avait laissé des traces. Le thème est le même, mais plus tout à fait l’ambiance.

2:45

Le dépouillement

Le morceau se vide. La contrebasse reste presque seule, avec le charleston et quelques notes de piano éparses. Puis, peu à peu, le piano reprend la parole et développe sa mélodie, phrase après phrase, de plus en plus travaillée. C’est la plus longue séquence du morceau, et la plus patiente : elle prépare le terrain.

4:30

Le cri — le moment clé

Les accords du piano reviennent, et l’oreille sait ce qui doit suivre. Elle l’attend vingt secondes. À 4:50, la contrebasse électrique entre enfin, et elle ne cesse plus de monter : de plus en plus présente, de plus en plus forte, comme un cri qui s’élève en crescendo. Toute la retenue des quatre premières minutes trouve ici sa raison d’être. C’est le moment le plus fort du morceau.

5:40

L’extinction

Un dernier accord du piano, fort et très aigu, met fin à la montée. Ensuite, la contrebasse s’éteint lentement, accompagnée de quelques notes de piano très légères. Le morceau ne retombe pas d’un coup : il se dissout.

Ce qu’il faut en retenir

Un trio acoustique qui sonne électrique. Aucune guitare ici : c’est la contrebasse, jouée à l’archet et passée dans les effets, qui en tient le rôle.

Une construction en attente. Le morceau alterne retenue et tension, puis se vide à 2:45 pour mieux préparer la suite.

Le cri de 4:50. Le moment où la contrebasse électrique revient et monte en crescendo : tout le morceau y conduit.

Pourquoi Jazz soyeux

Le jazz réinventé pour l’ère électronique : c’est la définition même de ce territoire, et e.s.t. en est l’un des pionniers. Seven Days of Falling garde l’élégance d’un trio de piano, mais y fait entrer le rock, la distorsion et le goût du crescendo. Du jazz soyeux, avec une déchirure.

Meilleur moment d’écoute : le soir, au casque, pour mieux appréhender le cri.

Pour ceux qui pensent que le jazz en trio est une musique sage — et qui découvriront ici qu’elle peut rugir.

Le fil

D’où vient ce trio qui sonne comme un groupe de rock, et où est-il allé après 2008 ? De Keith Jarrett à la pédale de distorsion de Dan Berglund, jusqu’à l’orchestre : le fil est remonté ici : D’où vient et où va « Seven Days of Falling » d’e.s.t..

Sources

e.s.t. – Seven Days of Falling : présentation de l’album — ACT
Esbjörn Svensson Trio : entretien — The Tech (MIT, 2007)
Seven Days of Falling, par John Kelman — All About Jazz (2004)
Dan Berglund’s Tonbruket, par Ian Mann — The Jazz Mann (2010)
Seven Days of Falling : liste des titres et durées — AllMusic

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