Un pianiste qui écoutait Keith Jarrett, un contrebassiste qui branche une pédale de distorsion — et un morceau qui, treize ans plus tard, passe à l’orchestre.
L’Explication d’écoute suivait Seven Days of Falling minute par minute. Ce fil le suit dans le temps. En amont : un piano lyrique des années 1970, puis dix ans de recherche pour faire sonner un trio acoustique comme un groupe de rock. En aval : ce que deviennent cette contrebasse et ce morceau après la disparition d’Esbjörn Svensson, en 2008.
- Centre
- e.s.t., Seven Days of Falling (2003)
- En amont
- Keith Jarrett, Facing You (1971) · la pédale de distorsion de Dan Berglund (vers 1993) · de From Gagarin’s Point of View (1999) à Strange Place for Snow (2002)
- En aval
- Dan Berglund’s Tonbruket (2010) · e.s.t. Symphony (2016)
- Fil conducteur
- Un trio acoustique qui apprend à crier
- Explication liée
- Seven Days of Falling — Explication d’écoute
- Territoire
- Jazz soyeux
Le fil conducteur
Au départ, il y a un trio de piano, la formule la plus classique du jazz. Tout l’enjeu, pour e.s.t., est d’y faire entrer le rock sans ajouter d’instrument : c’est la contrebasse qui prendra en charge la guitare électrique. Seven Days of Falling est l’aboutissement de cette recherche. Après 2008, les deux survivants du trio la prolongent chacun à leur manière, et le morceau lui-même trouve une seconde vie à l’orchestre.
Le schéma du fil
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En amont
Le piano — Keith Jarrett, Facing You
Nature du lien : influence de jeunesse, relevée par la presse spécialisée.
Le critique britannique Stuart Nicholson, qui a interviewé Esbjörn Svensson, range parmi ses premières influences Thelonious Monk, les Suédois Bengt Hallberg et Jan Johansson, et le Keith Jarrett de l’époque de Facing You, son premier disque de piano seul, paru chez ECM. All About Jazz fait le même constat en 2004 : le style d’e.s.t. est « clairement enraciné » chez Bill Evans et Keith Jarrett. On l’entend dans la première minute de Seven Days of Falling, avec sa mélodie simple et retenue.
Ce qui se transmet : le piano qui chante — une mélodie limpide, jouée avec retenue.
La distorsion — la pédale de Dan Berglund
Nature du lien : témoignage direct d’Esbjörn Svensson.
En 2007, Svensson raconte au journal du MIT, The Tech, que les effets sont entrés dans le groupe vers 1993, et que Dan Berglund a été le premier à utiliser une pédale de distorsion. Pour lui, ces effets complètent le trio acoustique sans le remplacer : il s’agit de trouver des sons nouveaux. Le goût du rock vient de loin : Svensson a joué quelques années dans des groupes pop et rock avant e.s.t., et le trio cite The Police, Deep Purple, Radiohead et Aphex Twin parmi ses groupes préférés.
Ce qui se transmet : une contrebasse qui peut sonner comme une guitare électrique.
Le son mûrit — de « Dodge the Dodo » à « Behind the Yashmak »
Nature du lien : évolution documentée par le label.
ACT retrace le chemin qui mène à Seven Days of Falling à travers trois albums : « Dodge the Dodo » sur From Gagarin’s Point of View (1999), puis « Spam-Boo-Limbo » et le morceau caché de Good Morning Susie Soho (2000), et enfin « Behind the Yashmak » sur Strange Place for Snow (2002). Album après album, l’archet de Berglund et ses effets donnent des résultats que le label compare à Jimi Hendrix. En 2003, le trio y consacre huit jours d’enregistrement : Seven Days of Falling est présenté comme son disque le plus abouti.
Ce qui se transmet : une méthode — la tension du rock, construite avec les instruments du jazz.
En aval
La basse et la guitare séparées — Dan Berglund’s Tonbruket
Nature du lien : même musicien ; déclaration à la presse.
Esbjörn Svensson meurt en 2008. Dan Berglund est le premier ancien membre d’e.s.t. à lancer un nouveau projet : Tonbruket, chez ACT, avec un guitariste, Johan Lindström. Il l’explique au magazine Jazzwise : dans e.s.t., il devait tenir à la fois la basse et la guitare, et il n’en a plus besoin. L’archet reste pourtant là, sur plusieurs morceaux, et un « Song for E » semble dédié à Svensson.
Ce qui se transmet : l’archet et les textures électriques — avec, enfin, une vraie guitare à côté.
Le morceau passe à l’orchestre — e.s.t. Symphony
Nature du lien : nouvel arrangement du morceau.
En juin 2016, au Konserthuset de Stockholm, l’Orchestre philharmonique royal de Stockholm enregistre des compositions d’e.s.t. arrangées et dirigées par Hans Ek, avec Dan Berglund et Magnus Öström. Le projet remonte à 2003, l’année de Seven Days of Falling, quand Svensson avait lui-même commencé à écrire pour orchestre de chambre. Seven Days of Falling fait partie du programme : le saxophoniste Marius Neset y improvise en duo avec Berglund, un sommet du disque selon ACT. Johan Lindström, le guitariste de Tonbruket, figure parmi les solistes.
Ce qui se transmet : le morceau lui-même — et la contrebasse de Berglund, toujours au centre.
L’écoute comparée
Le piano qui chante. Écouter le début de Facing You de Keith Jarrett, puis la première minute de Seven Days of Falling. Entendre la même façon de laisser respirer une mélodie simple.
Le trio, puis l’orchestre. Écouter Seven Days of Falling dans la version de 2003, puis celle d’e.s.t. Symphony. Chercher ce que l’orchestre prend en charge, et ce qui reste à la contrebasse.
Le point d’arrivée
Ce fil remonte jusqu’à Facing You de Keith Jarrett (1971), le premier disque de piano seul de Jarrett, paru chez ECM. Une racine à retrouver dans Racines & Fondateurs.
Pour prolonger : relire l’Explication d’écoute de Seven Days of Falling, minute par minute.
Sources
Esbjörn Svensson Interview, 19th January 2001 — Stuart Nicholson
Seven Days of Falling, par John Kelman — All About Jazz (2004)
Esbjörn Svensson Trio : entretien — The Tech (MIT, 2007)
e.s.t. – Seven Days of Falling : présentation de l’album — ACT
Dan Berglund’s Tonbruket, par Ian Mann — The Jazz Mann (2010)
e.s.t. Symphony : présentation et crédits — ACT (2016)
