Une voix de R&B américain transformée à Londres, puis reprise à Barcelone. Le fil d’Archangel est fait de voix empruntées — et rendues.
L’Explication d’écoute suivait Archangel minute par minute. Ce fil le suit dans le temps. En amont, un tube de R&B, une musique de jeu vidéo et les raves d’un frère aîné. En aval, deux héritiers inattendus : les pionniers du son de Bristol, et une star de la pop espagnole.
- Centre
- Burial, Archangel (2007)
- En amont
- Ray J, « One Wish » (2005) · Metal Gear Solid 2 (2001) · jungle et UK garage
- En aval
- Massive Attack × Burial (2011) · Rosalía, « CANDY » (2022)
- Fil conducteur
- La voix des autres
- Explication liée
- Archangel — Explication d’écoute
- Territoire
- Sombres résonances
Le fil conducteur
Burial ne chante pas. Il prend des voix ailleurs — souvent dans le R&B —, les transpose, les découpe, jusqu’à ce qu’elles ne soient plus ni d’homme ni de femme. Archangel est fait de la voix des autres. Et l’histoire ne s’arrête pas là : à son tour, le morceau a prêté sa voix à d’autres.
Le schéma du fil
Cliquer sur le schéma pour l’agrandir.
Les étapes
La voix — Ray J, « One Wish »
Nature du lien : sample documenté.
Une ballade R&B du chanteur américain Ray J, entrée dans le classement britannique en novembre 2005 : treizième place, et numéro un du classement des singles indépendants. Burial en extrait des fragments de voix, les transpose et les découpe jusqu’à former de nouvelles phrases. Il décrit lui-même sa méthode à The Wire : baisser les voix de femmes pour qu’elles sonnent comme des voix d’hommes, monter les voix d’hommes jusqu’à ce qu’on croie entendre une fille chanter.
Ce qui se transmet : une voix d’amour très directe — qui, transformée, devient une prière murmurée.
Les cordes — Metal Gear Solid 2
Nature du lien : sample documenté.
Les cordes qui ouvrent Archangel viennent de la musique d’ouverture du jeu vidéo Metal Gear Solid 2: Sons of Liberty (Konami, 2001), composée par Harry Gregson-Williams et Norihiko Hibino. Le jeu vidéo est une mine pour Burial, qui le dit sans détour : beaucoup de ses percussions viennent de jeux PlayStation — des personnages qui ramassent des munitions, des douilles qui tombent au sol.
Ce qui se transmet : la nappe, ce halo de lumière diffuse au-dessus de l’ombre.
Le rythme — la jungle et le UK garage
Nature du lien : influence revendiquée par l’artiste.
« Mon grand frère adorait la musique, les morceaux de rave, la jungle, il a vécu tout ça », raconte Burial à Mark Fisher pour The Wire. Il a grandi avec les vieux morceaux de jungle et de garage, et revendique son amour du UK garage, du 2-step et de Todd Edwards — dont les morceaux, dit-il, « font fondre n’importe qui ». À l’oreille, c’est de là que vient le pas qui boite d’Archangel, ce rythme à contretemps qui avance malgré tout.
Ce qui se transmet : le rythme des raves — ralenti, assombri, ramené au retour à pied, seul, au petit matin.
Bristol — Massive Attack × Burial
Nature du lien : collaboration.
Le 17 octobre 2011 paraît un maxi signé Massive Attack et Burial : « Four Walls », inédit, et « Paradise Circus », tiré de l’album Heligoland (2010) et retravaillé par Burial. Mille exemplaires numérotés à la main, pressés par The Vinyl Factory, sous une pochette sérigraphiée pailletée d’or dessinée par Robert Del Naja. Les aînés de Bristol et le cadet londonien, sur le même disque.
Ce qui se transmet : la méthode — des morceaux d’autrui, étirés et refondus dans l’ombre.
La boucle bouclée — Rosalía, « CANDY »
Nature du lien : sample documenté.
Sur MOTOMAMI, l’album de la chanteuse catalane Rosalía, « CANDY » est bâti sur un sample d’Archangel : un « lit sonore glacé », écrit le NME à sa sortie. Quinze ans après avoir découpé la voix de Ray J, c’est le morceau de Burial qui devient matière première.
Ce qui se transmet : la voix empruntée, rendue à la pop — le cercle se referme.
L'écoute comparée
La voix d’origine. Écouter « One Wish » de Ray J, puis Archangel à partir de 0:20. La même voix, méconnaissable : d’une déclaration à pleine voix à un murmure sans visage.
Le retour. Écouter Archangel, puis « CANDY » de Rosalía. Chercher ce qui, de Burial, a traversé quinze ans et la Manche.
Le point d'arrivée
Ce fil ne remonte pas jusqu’à un disque unique, mais jusqu’à une scène : la jungle et le UK garage du Londres des années 1990, et les raves d’un frère aîné. Burial ne désigne pas d’album fondateur — il désigne une époque, et un nom, Todd Edwards. Un fil à suivre, un jour, vers Racines & Fondateurs.
Le fil se croise
Massive Attack était au centre du fil n° 1, « D’où vient Protection ». Dix-sept ans après Protection, le groupe de Robert Del Naja — un ancien du sound system The Wild Bunch — réapparaît ici, aux côtés de Burial. Deux fils, une même nuit.
Pour prolonger : relire l’Explication d’écoute d’Archangel, minute par minute.
Sources
Burial : transcription intégrale de l’entretien avec Mark Fisher — The Wire
Ray J, One Wish : historique des classements — Official Charts Company
Sampling and spectrality: revisiting Burial’s Untrue — Far Out (2024)
Burial, « Archangel » (2007) — Rockdelux
Videospiel-Soundtracks: Sampling — Groove (2017)
Burial, Archangel : samples et reprises — WhoSampled
Burial and Massive Attack make a gold 12″ — Dummy (2011)
Radio Roundup, 28 mars 2022 — NME
Rosalía’s CANDY Samples Burial’s Archangel — Clash (2022)