Un accord de funk de 1973, un premier album enregistré pour 138 livres, un sound system de Bristol. Trois chemins vers le même morceau — et la même leçon : en mettre le moins possible.
L’Explication d’écoute de Protection s’achevait sur une promesse : remonter le fil. Le voici. Au départ, un morceau de Massive Attack, en 1994. À l’arrivée, deux disques que tout semble séparer — un funk de James Brown et un album guitare-voix paru chez un label indépendant londonien. Entre les deux, une bande de Bristol.
- Départ
- Massive Attack, Protection (1994)
- Arrivée
- James Brown, « The Payback » (1973) · Tracey Thorn, A Distant Shore (1982)
- Fil conducteur
- Le dépouillement
- Étapes
- 4
- Explication liée
- Protection — Explication d’écoute
- Territoire
- Crépuscule intime
Le fil conducteur
Ce qui relie ces étapes n’est pas un genre : le funk, la pop de chambre et le sound system n’ont, en apparence, rien en commun. C’est un geste. Retirer. Laisser de l’air entre les sons, ne garder que ce qui tient debout tout seul.
Tracey Thorn l’a reconnu en écoutant la cassette envoyée par le groupe : « I do minimalism. I get it. » — le minimalisme, c’est son terrain, elle comprend. Chaque étape du fil apporte sa part de ce dépouillement.
Le schéma du fil
Les étapes
Le collectif — The Wild Bunch
Nature du lien : collectif commun. Trois des quatre auteurs de Protection en viennent.
Avant Massive Attack, il y a un sound system : DJ, MC et chanteurs réunis autour de Grant Marshall, Nellee Hooper, Miles Johnson, Robert Del Naja et d’un tout jeune Andrew Vowles. Le Wild Bunch commence dans le quartier de St Paul’s, à Bristol, tient une résidence au club The Dug Out, puis enchaîne les fêtes jusqu’à devenir le meilleur sound system de la ville. Son single « Friends and Countrymen » contient une version dépouillée de « The Look of Love » de Bacharach et David, réduite à la basse, la batterie et la voix — une des pierres du futur « son de Bristol ».
À la séparation, Grant Marshall, Robert Del Naja et Andrew Vowles deviennent Massive Attack.
Ce qui se transmet : l’art d’enlever — ne garder que la basse, le rythme et une voix.
Le producteur — Nellee Hooper
Nature du lien : producteur commun.
Nellee Hooper vient de Bristol, où il a fait partie du sound system The Wild Bunch (étape suivante). À la séparation du collectif, il part travailler avec Soul II Soul, puis produit Björk. Pour Protection, il retrouve ses anciens compagnons de Bristol et coproduit le morceau avec eux.
Ce qui se transmet : une production qui respire, où chaque élément garde sa place. Et, selon Tracey Thorn, le lien vers la voix du morceau.
La voix — Tracey Thorn, A Distant Shore
Nature du lien : la même voix, et un lien raconté par l’artiste elle-même.
Pourquoi elle ? Le groupe ne l’a jamais dit. « Personne chez Massive Attack ne m’a jamais dit ce qu’ils voulaient, ni pourquoi j’étais là », raconte-t-elle au magazine Mojo. Sa seule piste passe par Nellee Hooper, qui venait de produire Björk : « Björk était une grande fan de Distant Shore. Je pense que c’est ça, le lien. » Une hypothèse de l’intéressée, pas une certitude — mais la seule explication connue.
A Distant Shore, c’est son premier album solo, paru en 1982 chez Cherry Red et enregistré pour 138 livres. Une voix et des guitares, presque rien d’autre. Le disque se hisse en tête du classement indépendant britannique en 1983.
Ce qui se transmet : une voix qui ne force jamais, posée sur presque rien. Douze ans plus tard, sur le battement de Bristol, c’est la même retenue.
Le sample — James Brown, « The Payback »
Nature du lien : sample documenté.
« The Payback » donne son titre à un double album paru chez Polydor en 1973 : plus de sept minutes de funk, où la voix de Brown procède par courtes phrases affirmatives, relancées par les chœurs. Le morceau sera samplé par des centaines d’artistes — Massive Attack parmi les plus notables.
Pour Protection, le groupe en tire le socle du morceau : à l’oreille, le battement et cet accord de guitare wah-wah qui revient sans cesse. Vingt et un ans séparent les deux enregistrements. Chez Brown, cet accord sert un funk tendu ; à Bristol, il devient un motif circulaire, presque hypnotique.
Ce qui se transmet : le battement, et la preuve qu’un groove peut tenir avec très peu.
Le dub — Mad Professor, No Protection
Nature du lien : remix commandé par le groupe.
Quelques mois après la sortie de l’album, Massive Attack confie au producteur de dub londonien Mad Professor un single à remixer — puis tout le disque. Il en sort No Protection : l’album refait morceau par morceau, ralenti, creusé, noyé de réverbération ; les voix apparaissent et disparaissent, à la manière du dub. Protection devient « Radiation Ruling the Nation ». La voix de Tracey Thorn, réconfortante dans l’original, y prend une couleur plus désolée, plus inquiète.
Ce qui se transmet : l’art d’enlever, poussé jusqu’au bout — ne garder que l’écho.
La voix passe à l’électronique — Everything But the Girl, Walking Wounded
Nature du lien : même voix ; lien relevé par la presse spécialisée.
Avant Protection, Everything But the Girl, le duo de Tracey Thorn et Ben Watt, fait une pop surtout acoustique et feutrée. Deux ans plus tard, Walking Wounded marie sa voix au drum’n’bass et à l’électronique. La presse spécialisée compte la voix de Thorn sur Protection parmi les déclencheurs de ce virage, aux côtés du remix de « Missing » par Todd Terry et des explorations de Ben Watt. Ni Thorn ni Watt ne le revendiquent dans les sources consultées : le lien est un jalon, pas une filiation revendiquée.
Ce qui se transmet : une voix intime posée sur des rythmes de machine — la formule de Protection, reprise par la chanteuse elle-même.
L'écoute comparée
Le battement. Écouter les premières secondes de « The Payback », puis l’ouverture de Protection. La figure de basse et de charleston, puis l’accord wah-wah qui se glisse dans l’interstice : le même matériau, une autre lumière.
La voix. Écouter « Small Town Girl », qui ouvre A Distant Shore, puis l’entrée de Tracey Thorn sur Protection. Douze ans, un autre décor — et la même manière de chanter sans jamais hausser le ton.
Le dub. Écouter Protection, puis « Radiation Ruling the Nation » de Mad Professor. Chercher ce qui reste quand on enlève presque tout : la basse, l’écho, des éclats de voix.
Le fil se croise
Massive Attack réapparaît dans le fil n° 3, « D’où vient et où va Archangel » : en 2011, le groupe publie avec Burial un maxi réunissant « Four Walls » et « Paradise Circus ».
Pour prolonger : relire l’Explication d’écoute de Protection, minute par minute.
Sources
Tracey Thorn: “It Was Hard To Tell If Massive Attack Liked Protection” — Mojo
The Dug Out Story — Watershed, Bristol (archives)
Tracey Thorn – A Distant Shore (Cherry Red) — Rough Trade
James Brown Did It All on 1973’s The Payback — Rock and Roll Globe
The Payback by James Brown — Songfacts
Massive Attack – Protection (Circa, WBRCD2, 1994) : crédits — 45worlds
Massive Attack v Mad Professor – No Protection : présentation et liste des titres — Flying Nun (réédition 2016)
No Protection: Massive Attack vs. Mad Professor — Rolling Stone
Celebrating 25 Years of Everything But the Girl’s Walking Wounded — Albumism