D’où vient et où va « Diya Hai » d’Arooj Aftab

Remonter le fil · Rêveries envoûtantes

Un poème de Delhi, une voix de Lahore installée à Brooklyn, une guitare brésilienne. Le fil de Diya Hai relie deux siècles et trois continents — et ne cesse de revenir à la poésie.

L’Explication d’écoute suivait Diya Hai minute par minute. Ce fil le suit dans le temps. En amont, un ghazal de 1853, deux voix qu’Arooj Aftab a écoutées jusqu’à l’usure et une guitariste qu’elle admirait de loin. En aval, deux disques où elle reprend la même démarche : un texte ancien, une voix d’aujourd’hui.

Centre
Arooj Aftab, Diya Hai (2021)
En amont
Mirza Ghalib, ghazal 201 (1853) · Abida Parveen · Abbey Lincoln · Badi Assad
En aval
Vulture Prince, édition augmentée (2022) · Night Reign (2024)
Fil conducteur
Le vieux poème, la voix neuve
Explication liée
Diya Hai — Explication d’écoute
Territoire
Rêveries envoûtantes

Le fil conducteur

Arooj Aftab n’écrit pas toujours ses textes. Elle les prend chez les poètes — ici Ghalib, ailleurs une poétesse du XVIIIᵉ siècle — et les chante avec une voix formée autant par le chant soufi que par le jazz. Diya Hai est fait de cette double fidélité : à un poème vieux de près de cent soixante-dix ans, et à une manière de chanter qui ne lui appartient qu’à elle.

Le schéma du fil

Cliquer sur le schéma pour l’agrandir.

Les étapes

1853

Le texte — Mirza Ghalib, ghazal 201

Nature du lien : texte mis en musique.

Ghalib, le grand poète ourdou de Delhi, compose ce ghazal en 1853. Chaque distique s’y achève sur le même refrain, kyā kahiye — « que dire ? ». Arooj Aftab en chante deux distiques, le premier et le quatrième. L’édition commentée de Frances W. Pritchett, à l’université Columbia, en donne le texte, la traduction et les lectures successives.

Ce qui se transmet : un refrain qui renonce à expliquer — et qui, chanté après un deuil, prend un tout autre poids.

Chant soufi

La voix — Abida Parveen

Nature du lien : influence revendiquée par l’artiste.

Surnommée la reine de la musique soufie, la chanteuse pakistanaise Abida Parveen est l’idole d’Arooj Aftab. À vingt-cinq ans, fraîchement installée à New York, celle-ci frappe à la porte de sa chambre d’hôtel — et chante avec elle. « Nous avons échangé très peu de mots », racontera-t-elle au magazine Crack. Aftab a grandi à Lahore avec le qawwali et la musique hindoustanie ; Parveen en est la voix tutélaire.

Ce qui se transmet : la poésie chantée comme une prière, et le temps qu’on lui laisse.

Jazz vocal

Le phrasé — Abbey Lincoln

Nature du lien : influence revendiquée par l’artiste.

Dans le même souffle qu’Abida Parveen, Arooj Aftab cite une chanteuse de jazz américaine : à l’époque, dit-elle, elle écoutait Parveen et usait les disques d’Abbey Lincoln « jusqu’à la corde ». Autodidacte pour l’essentiel, elle étudie ensuite l’ingénierie du son et la théorie du jazz à Berklee. À l’oreille, c’est de ce côté que vient sa manière de tenir une note grave sans jamais la forcer.

Ce qui se transmet : une voix grave, retenue, qui dit plus qu’elle ne montre.

Brésil

La guitare — Badi Assad

Nature du lien : collaboration.

Née près de São Paulo, Badi Assad est la sœur de Sérgio et Odair Assad, le célèbre Duo Assad de la guitare classique. Elle publie son premier album en 1988 et mêle depuis les racines brésiliennes à des sonorités venues du monde entier. « J’aime son jeu de guitare depuis des années », dit Arooj Aftab : « Chaque note qu’elle joue a tant de profondeur et de chaleur. » Leur duo, enregistré d’abord à deux, sera ensuite enrichi des cordes arrangées par Juliette Jones.

Ce qui se transmet : la chaleur d’une guitare acoustique sous une voix qui chante en ourdou.

2022

La reprise — Vulture Prince, édition augmentée

Nature du lien : réédition et collaboration.

Après le succès de l’album — un Grammy pour « Mohabbat », une première pour une Pakistanaise —, Verve réédite Vulture Prince en juin 2022. Diya Hai, avec Badi Assad, y figure toujours. S’y ajoute « Udhero Na », une chanson écrite en 2005 et jamais publiée, où le sitar d’Anoushka Shankar et la harpe de Maeve Gilchrist rejoignent la voix d’Aftab. Anoushka Shankar figure dans la sélection d’Alliages sonores.

Ce qui se transmet : la même méthode — une voix au centre, une instrumentiste invitée qui lui répond.

2024

Un autre poème — Night Reign, « Na Gul »

Nature du lien : même démarche, documentée.

Trois ans après Diya Hai, Arooj Aftab met de nouveau en musique un poème ourdou ancien : « Na Gul », sur Night Reign (Verve, 2024), reprend un texte de Mah Laqa Bai Chanda, poétesse de Hyderabad au XVIIIᵉ siècle. « J’ai voulu mettre en avant la dimension royale de sa vie », explique-t-elle. Sur le même disque, elle reprend « Autumn Leaves » : le standard de jazz et le poème ourdou, côte à côte — les deux lignes du fil réunies.

Ce qui se transmet : la conviction qu’un poème ancien peut encore être chanté au présent.

L'écoute comparée

L’idole. Écouter Abida Parveen, puis Diya Hai à partir de 0:40, quand la voix entre. Chercher ce qui reste — la patience, la ligne qui s’étire — et ce qui a changé : la puissance a laissé place au murmure.

Le poème suivant. Écouter Diya Hai, puis « Na Gul ». Deux poètes séparés par un siècle, une même voix pour les porter.

Le point d'arrivée

Ce fil remonte vers deux racines plutôt qu’une : le chant soufi d’Abida Parveen et le jazz vocal d’Abbey Lincoln. Deux voix qui, chacune à sa manière, prennent le temps de dire un texte. Deux fils à suivre, un jour, vers Racines & Fondateurs.

Pour prolonger : relire l’Explication d’écoute de Diya Hai, minute par minute.

Sources

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